J’ai grandi en Syrie dans une famille communiste où l’humanisme occupait une place immense. Nous étions supposés croire en l’homme, en sa dignité, en une forme d’universalisme qui devait dépasser les religions et les appartenances.
Et pourtant, un jour, quelqu’un de très proche dans ma famille, qui se définit lui-même comme humaniste, m’a regardé dans les yeux et m’a dit quelque chose que je n’ai jamais oublié.
Nous parlions d’un enfant israélien de quatre ans victime d’un attentat. Il me dit que si cet enfant se trouvait à ses pieds, agonisant, il ne le sauverait pas. Un enfant de quatre ans.
Il était israélien. Cela suffisait.
Cette phrase m’a poursuivi longtemps parce qu’elle faisait voler en éclats quelque chose auquel je voulais croire : il ne suffit pas de se dire humaniste pour l’être. Il arrive que la haine soit tellement enracinée qu’elle survive à tous les grands principes que l’on proclame.
Et cette haine d’Israël, je la connaissais. J’avais grandi avec elle. Je la retrouve aujourd’hui dans les commentaires de ceux qui justifient le terrorisme ou le 7 octobre, de ceux qui trouvent encore et toujours une raison de justifier le meurtre d’enfants israéliens simplement parce qu’ils sont israéliens.
Mais ce qui est plus dramatique, c’est la suite. Car dans cet imaginaire, même si Israël formait un bloc ennemi, certaines figures concentraient plus encore cette hostilité. Les religieux. Les orthodoxes. Les hommes avec leurs kippas, leurs chapeaux noirs, leurs vêtements qui nous paraissaient incarner une forme de fanatisme absolu, presque le mal absolu. Dans l’imaginaire dans lequel j’avais grandi, ils incarnaient à eux seuls presque tout ce que nous étions supposés redouter et détester.
Et puis, je suis allé en Israël…
Il m’aura fallu un détour de plusieurs milliers de kilomètres, en passant par Paris, et plus de trente ans de cheminement pour parcourir une distance que, sur une carte, quelques heures de route auraient suffi à franchir.
Parmi les rencontres les plus bouleversantes de ce voyage, l’une a eu lieu dans le nord d’Israël. J’y ai rencontré une famille israélienne religieuse. Nous avons parlé de la Syrie, de la guerre, des Syriens blessés et des enfants syriens soignés dans des hôpitaux israéliens. La mère de famille m’en parlait les larmes aux yeux. Moi aussi, en l’écoutant, j’avais les larmes aux yeux. Elle m’a raconté qu’elle allait parfois jusqu’à la frontière. De là, elle regardait la Syrie. Mon pays de naissance.
Elle regardait cette Syrie dévastée par la guerre, elle pleurait et elle priait pour les Syriens.
Elle pleurait et priait pour le pays qui, lui, m’avait appris à la haïr, elle et ses enfants.
Je n’ai jamais oublié cette rencontre. Je ne l’oublierai jamais. Parce qu’elle venait percuter tout ce que l’on m’avait appris.
D’un côté, dans le monde dont je venais, une femme ou un homme se disant humaniste pouvait regarder un enfant israélien de quatre ans et décider que son identité suffisait à lui retirer le droit d’être secouru.
De l’autre, chez ceux que l’on m’avait appris à considérer comme nos ennemis — et jusque parmi ces religieux juifs que notre imaginaire nous présentait volontiers comme les plus fanatiques à notre égard —, je rencontrais une femme juive et religieuse qui pleurait sur les souffrances de mon peuple et priait pour lui.
Je ne veux généraliser ni dans un sens ni dans l’autre. Je sais qu’il existe de la haine, de l’extrémisme et de la violence dans toutes les sociétés. Mais en Israël, j’ai découvert chez certains de ceux que l’on m’avait appris à considérer comme mes pires ennemis une humanité que mon éducation ne m’avait jamais appris à leur reconnaître.
Cette découverte m’a profondément ébranlé. Elle m’obligeait à regarder autrement tout ce que l’on m’avait appris. J’avais été élevé dans l’idée que nous étions du côté de l’humanisme, de la raison, du bien et des victimes. Je pensais découvrir un ennemi. Et en Israël, je découvrais une humanité que la caricature avec laquelle j’avais grandi m’avait rendue inimaginable.
C’est cette asymétrie qui me frappe encore aujourd’hui. Je ne veux plus taire ce que j’ai vu.
Cette femme appartenait au peuple que l’on m’avait appris à haïr. Et elle pleurait pour le mien.
Photo : Nord d’Israël, Galilée. Photo de l’auteur.
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