Je reviens sur les réseaux sociaux après quelques jours de silence. J’aurais préféré revenir avec autre chose.
Ces derniers jours, deux scènes m’ont ramené très loin en arrière, même si je ne suis pas réellement surpris. Mais, à chaque fois, ce genre de propos antisémites me bouleverse.
Comment est-ce encore possible ?
Aux Deux-Alpes, des Français juifs ne sont pas les bienvenus dans une boutique parce qu’ils sont juifs et jugés « trop nombreux ».
À Avignon, dans un hypermarché, un homme irlandais s’adresse à un touriste juif australien et lui lance :
« Je suis désolé qu’Hitler n’ait pas terminé le travail. »
Puis, face à sa compagne qui filme la scène :
« COME BACK HITLER! »
Avant de la menacer de lui mettre « une balle dans la tête ».
Cette violence, je la connais.
Je l’ai vue dans les promesses d’en finir avec les Juifs, répétées quotidiennement en Syrie.
Ces mots, je les connais.
Je les ai entendus bien avant de venir vivre en France.
J’avais neuf ans. J’étais en Syrie.
Un jour, mon oncle déclara devant ma mère, ma sœur, mon petit frère et moi :
« Hitler avait commencé un travail merveilleux avec les Juifs. Dommage qu’il n’ait pas pu le finir. »
Je ne savais même pas, à cet âge-là, ce que Hitler avait réellement fait aux Juifs. La Shoah était pratiquement absente de l’histoire qu’on m’enseignait.
Mais je me souviens parfaitement de ma mère.
Elle s’était mise dans une colère terrible.
Elle, communiste, avait expliqué à son beau-frère, Frère musulman, qu’elle ne tolérerait jamais que de tels propos soient prononcés chez elle, encore moins devant ses enfants.
Puis elle l’avait mis à la porte.
Plus de cinquante ans ont passé.
J’ai quitté la Syrie. J’ai vécu en France. J’ai découvert l’histoire que l’on ne m’avait pas enseignée. J’ai interrogé mes propres préjugés. Je suis allé en Israël. J’ai écrit Un Syrien en Israël.
Et voilà que j’entends à nouveau, presque mot pour mot, la phrase de mon oncle.
Mais cette fois, elle ne vient pas de la Syrie de mon enfance.
Elle est prononcée en Europe, par un Européen, contre un Juif croisé dans un supermarché français.
Voilà ce que l’Europe laisse encore dire. Des propos que l’on aurait pu croire impossibles dans cette Europe qui a vécu l’horreur et l’industrialisation de la mort des Juifs parce que juifs.
Voilà peut-être ce qui me bouleverse le plus.
J’ai longtemps cru que nous autres, venus du Moyen-Orient, devions apprendre de l’Europe ce que l’antisémitisme avait produit lorsqu’on le laissait prospérer.
Aujourd’hui, je vois des Occidentaux reprendre à leur tour le flambeau de cette indignité, un flambeau déjà repris par les islamistes et les pires antisémites.
Voilà que des Français et des Irlandais reprennent les mots de mon oncle islamiste et Frère musulman.
Bien sûr, l’antisémitisme n’a jamais disparu d’Europe. Elle en connaît tragiquement l’histoire. Mais quelque chose devrait nous terrifier lorsque des paroles que j’entendais dans la Syrie de mon enfance redeviennent prononçables, presque banalement, dans l’Europe de 2026.
On peut critiquer un gouvernement israélien.
On peut défendre les Palestiniens.
Mais lorsque la réponse à un désaccord politique devient : « Hitler aurait dû finir le travail », il n’est plus question de politique israélienne.
Il est question des Juifs.
Il est question d’ignominie.
Il est question d’apologie des crimes nazis.
Car, comme je l’ai toujours dit : imaginez ces gens en capacité de faire ce qu’ils disent. Que feraient-ils ?
Ma mère, la communiste syrienne, avait mis cette haine à la porte de notre maison il y a plus de cinquante ans.
J’aimerais que l’Europe, qui sait mieux que quiconque où elle peut conduire, retrouve aujourd’hui la même détermination.
Photo : Photographie d’enfance avec ma mère, qui mit un jour mon oncle à la porte après ses propos antisémites faisant l’éloge de Hitler.
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