Le combat de Manuel Valls contre l’antisémitisme et l’islamisme force le respect. Mais il laisse ouverte une question essentielle : pourquoi la Syrie demeure-t-elle l’un des plus grands angles morts de la diplomatie française ?
Je veux saluer le texte de Manuel Valls sur la politique française au Moyen-Orient.
D’abord, évidemment, personne ne peut donner à Manuel Valls des leçons sur la lutte contre l’antisémitisme ni sur le combat contre l’islamisme. Depuis des années, il a tenu une ligne claire, forte et courageuse, qui lui a valu les insultes et les attaques d’une partie de la gauche, l’isolement politique et les procès d’intention permanents. Manuel Valls aurait pu être l’honneur d’une gauche aujourd’hui largement en perdition de ses propres valeurs.
Je veux aussi dire une chose plus personnelle : des responsables politiques comme lui, issus de cette gauche républicaine attachée à la laïcité, m’ont aidé, dans mon propre cheminement, à dépasser certains clichés, à comprendre la République française, la laïcité, l’universalisme, et la nécessité de combattre l’antisémitisme sans ambiguïté.
C’est aussi cette France-là qui m’a appris ce qu’étaient la République et la laïcité.
Je suis néanmoins resté sur ma faim. Dans son texte, comme dans le débat politique français en général, subsiste un angle mort majeur, sinon, très timide ou peu évoqué : la Syrie et le régime islamiste issu du jihadisme qui gouverne aujourd’hui à Damas.
Car au-delà de Manuel Valls, comment expliquer que si peu de responsables politiques, à gauche, au centre comme à droite, interrogent sérieusement la politique de normalisation menée d’abord par Emmanuel Macron, puis suivie par une grande partie de l’Occident, envers un régime issu du jihadisme ?
Que la classe politique française et occidentale se soucie peu du sort des Syriens est déjà un problème. Mais la réalité que beaucoup oublient : ce qui se passe en Syrie ne concerne pas uniquement les Syriens.
L’Occident est aujourd’hui en train de soutenir un régime dont la matrice idéologique reste fondamentalement la même que celle du Hamas, du Hezbollah ou d’autres mouvements jihadistes.
On parle beaucoup, à juste titre, du Hezbollah, de l’Iran, du Hamas, de la sécurité d’Israël ou des Accords d’Abraham. Mais presque personne ne semble vouloir regarder en face ce qui se passe à Damas, où l’on entend encore régulièrement des milices proches du régime crier « Mort aux Juifs », brandir des slogans jihadistes et parfois même exhiber des drapeaux de Daech ou d’Al-Qaïda.
La Syrie d’Ahmed al-Sharaa met progressivement en place les fondations d’une véritable république islamiste, digne des Talibans afghans et des Mollahs iraniens, avec le soutien politique, diplomatique et financier de nombreux acteurs occidentaux.
Le nouveau pouvoir syrien n’est pas un régime ordinaire. Il est issu de la matrice de Hayat Tahrir al-Cham, du jihadisme, et nombre de ses combattants proviennent directement des univers idéologiques de Daech ou d’Al-Qaïda.
Et pourtant, la France a été la première puissance occidentale à lui dérouler le tapis rouge, lui ouvrant ainsi les portes des chancelleries occidentales.
C’est encore la France qui l’invite dans les sommets internationaux, sans exiger de véritables garanties.
La France réclame quotidiennement des sanctions contre certains Israéliens ou contre Israël pour des violences commises contre des Palestiniens en Judée-Samarie. Mais lorsqu’il s’agit du régime syrien, responsable ou complice de massacres ayant coûté la vie à des milliers d’Alaouites et de Druzes depuis plus d’un an, le ton n’est plus le même.
Pourquoi cette exigence ne s’applique-t-elle pas à Damas par la diplomatie française ?
Où sont les mots pour les chrétiens intimidés ?
Pour les Kurdes menacés ?
Pour les femmes alaouites enlevées ?
Pour les minorités terrorisées ?
Bien sûr qu’il faut parler avec la nouvelle Syrie. La diplomatie impose parfois de dialoguer avec des interlocuteurs que l’on n’a pas choisis.
Mais dialoguer ne signifie pas se soumettre.
Dialoguer n’oblige pas à prendre dans ses bras.
Dialoguer ne permet pas d’oublier les exactions commises.
Dialoguer ne devrait pas conduire à une indignation sélective : fermeté envers Israël, indulgence envers les islamistes.
Parler ne signifie pas légitimer sans conditions.
Recevoir ne signifie pas offrir un blanc-seing.
Emmanuel Macron a accueilli Ahmed al-Sharaa avec chaleur sur les marches de l’Élysée quelques semaines seulement après les massacres d’Alaouites. Le message envoyé était clair : malgré tout, la normalisation continuerait.
Où sont les responsables politiques de tous bords pour dénoncer ou simplement questionner cette politique ?
Silence radio sur la Syrie.
Ce silence presque général est inquiétant.
Car si l’on veut réellement refonder une politique française lucide au Moyen-Orient, on ne peut pas dénoncer l’islamisme iranien, le Hezbollah ou le Hamas tout en fermant les yeux sur un islamisme, voire djihadisme, soi-disant reconditionné à Damas.
Un islamisme qui partage avec le Hamas une large partie de sa matrice idéologique et qui bénéficie du soutien de deux des principaux parrains de l’islamisme contemporain : la Turquie et le Qatar.
La cohérence exige de regarder tous les islamismes en face.
Même ceux que la diplomatie française a choisi d’embrasser.
C’est justement parce que j’ai du respect profond pour le parcours, le courage et la lucidité de Manuel Valls sur l’antisémitisme et l’islamisme que je regrette cet angle mort, cette discrétion voire cette timidité sur la Syrie.
Car la Syrie d’aujourd’hui mérite la même exigence, la même vigilance et la même lucidité que celles qu’il applique depuis des années à l’Iran, au Hezbollah ou au Hamas.
J’espère que ce débat finira par s’ouvrir et des responsables politiques questionnent enfin la politique de la France en Syrie.
De là d’où je viens, en tant que Syrien de gauche ayant vécu au milieu des islamistes, je suis convaincu d’une chose : les islamistes changent parfois de discours, mais rarement de projet. L’histoire finit toujours par rattraper ceux qui refusent de les écouter lorsqu’ils disent eux-mêmes ce qu’ils sont.
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