De mon adolescence syrienne aux rues de Tel-Aviv, le long chemin qui m’a conduit à découvrir la démocratie de ceux que l’on m’avait appris à considérer comme mes ennemis.
Quand j’étais adolescent, il m’arrivait d’aller à Beyrouth. Pour le jeune Syrien que j’étais, le Liban représentait quelque chose d’extraordinaire. À quelques heures de Damas, je découvrais un autre monde. Une presse libre, ou du moins infiniment plus libre que celle de mon pays. Des journaux qui critiquaient ouvertement les dirigeants. Des partis politiques qui s’affrontaient. Des débats passionnés. Une pluralité religieuse, culturelle et politique qui me fascinait. Même les élections, malgré leurs imperfections et les équilibres confessionnels qui les régissaient, avaient quelque chose de démocratique à mes yeux.
J’avais grandi dans la Syrie des Assad. Un pays où le président, seul candidat, obtenait des scores électoraux soviétiques, où la presse appartenait au pouvoir, où critiquer le régime pouvait vous conduire en prison.
Alors, à Beyrouth, je respirais. Je regardais cette société libanaise avec une forme de jalousie. J’y voyais un îlot de liberté au milieu d’un océan de dictatures arabes. Certes, c’était avant que le Hezbollah ne finisse par imposer son emprise sur une grande partie de la vie politique libanaise, avant que ses armes ne deviennent un instrument de domination et de destruction du pays en exécutant la stratégies des islamistes iraniens.
Mais il y avait quelque chose d’extraordinairement paradoxal dans mon admiration pour le Liban. Je cherchais la liberté à Beyrouth alors que, quelques kilomètres plus au sud, existait une démocratie que l’on m’avait appris à haïr.
Israël. Pour nous, jeunes Syriens élevés dans le nationalisme arabe, Israël n’était pas un pays comme les autres. Ce n’était même pas véritablement un pays. C’était « l’entité sioniste ». Une anomalie historique. Un corps étranger. Une création artificielle de l’impérialisme occidental, peuplée d’Européens venus s’emparer de nos terres. Presque des extraterrestres. Des Martiens débarqués au milieu du monde arabe pour le détruire, le souiller et l’humilier. et étrangement, on voyait dans cette « entité sioniste » une dictature militaire, nous qui ne connaissions dans nos que la dictature la plus sanglante. C’est pour montrer jusqu’où l’endoctrinement réussit à aveugler les consciences, par la haine. Voilà ce que l’on nous enseignait. Voilà ce que nous entendions à l’école, dans les médias, dans les discours politiques, et jusque dans nos conversations familiales. Israël était nécessairement raciste, militariste, expansionniste, dictatorial. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Nous ne connaissions pas les Israéliens. Nous ne connaissions ni leur société, ni leurs débats, ni leurs contradictions. Nous connaissions seulement l’image que nos dirigeants avaient fabriquée pour nous. Et cette image nous suffisait.
Il m’a fallu des années pour comprendre l’ampleur de cette imposture.
Le jour où j’ai découvert la liberté de mon ennemi
En mars 2023, je suis allé en Israël. Un Syrien en Israël. Rien que cette phrase aurait semblé inconcevable à l’adolescent que j’avais été.
Je découvrais Tel-Aviv, Jérusalem, Haïfa, Jaffa. Je rencontrais des Israéliens de toutes origines, de toutes sensibilités politiques, de toutes convictions religieuses.
Des Juifs, des Arabes, des croyants, des athées, des religieux, des laïques. Des gens de droite, de gauche, du centre. Des citoyens qui ne partageaient pas les mêmes opinions, parfois même pas la même vision de leur pays. Une société extraordinairement diverse. Bien sûr, cette coexistence n’effaçait ni les tensions, ni les manifestations, ni les fractures profondes qui traversent Israël. Mais elle existait. Elle était visible. Elle faisait partie de la réalité quotidienne de ce pays que l’on m’avait présenté comme une entité étrangère et uniforme.
Et puis il y eut ce soir de mars, sur une terrasse de Tel-Aviv. Le soleil se couchait sur la Méditerranée. J’étais entouré d’amis israéliens que je venais pourtant de rencontrer. Certains revenaient d’une manifestation contre leur gouvernement. Depuis plusieurs semaines, des dizaines de milliers d’Israéliens descendaient dans les rues pour protester contre la réforme judiciaire. Partout, des drapeaux israéliens. On criait. On contestait. On accusait le gouvernement. On se disputait. Et personne ne semblait trouver extraordinaire de pouvoir le faire.
Pour moi, c’était précisément cela qui était extraordinaire. J’avais grandi dans un pays où l’on pouvait disparaître pour une plaisanterie sur le président. Et voilà que je me retrouvais dans un pays où des citoyens manifestaient contre leur Premier ministre en brandissant fièrement leur drapeau national.
Ils contestaient leur gouvernement sans renoncer à leur pays. Cette image m’avait profondément marqué. Un ami m’avait proposé de manifester avec lui. J’avais refusé. Je n’étais pas Israélien. Ce n’était pas à moi de prendre part à leurs querelles politiques. Mais lorsqu’il m’avait tendu un drapeau israélien, je l’avais pris. Et je l’avais posé sur mes épaules. Ce même drapeau que j’avais autrefois brûlé dans les rues de Damas en scandant « Mort à Israël ! ».
Je me souviens encore du trouble que j’avais ressenti. J’avais l’impression de franchir une frontière invisible, de transgresser toute une éducation, de trahir quelque chose que l’on avait profondément enfoui en moi. Et pourtant, je n’avais pas hésité. Je portais le drapeau de mon ancien ennemi.
Cette démocratie que j’enviais
Ce soir-là, j’écoutais mes amis israéliens discuter de politique. Ils critiquaient Netanyahou avec une virulence qui me surprenait. Certains le qualifiaient même de dictateur. Et puis, au détour d’une conversation, l’un d’eux lança :
« Vivement les élections ! »
Cette phrase m’avait presque fait sourire. Un dictateur que l’on espérait renverser par les urnes ! Je pensais à la Syrie. À Hafez al-Assad. À Bachar al-Assad. Aux prisons. Aux services de renseignement. À ces élections dont nous connaissions les résultats avant même l’ouverture des bureaux de vote. Mes amis israéliens ne réalisaient peut-être pas à quel point leur liberté était précieuse. Ils pouvaient critiquer leur Premier ministre, contester ses décisions, manifester dans les rues, fonder des partis, publier des enquêtes embarrassantes et espérer changer de gouvernement. Ils pouvaient même se déchirer publiquement sur l’avenir de leur pays. Et c’était précisément cela, la démocratie. Non pas l’absence de conflits, mais la possibilité de les exprimer sans devoir se soumettre à la volonté d’un seul homme.
Je les regardais avec fascination. Et, je dois l’avouer, avec jalousie. J’avais passé mon adolescence à souhaiter la disparition d’Israël. Des années plus tard, je me surprenais à envier la liberté de ses citoyens.
Quel extraordinaire renversement ! Ce qui me frappait également, c’était leur amour de la vie. Malgré les guerres, les attentats, les menaces permanentes, malgré leurs désaccords parfois violents, les Israéliens continuaient de vivre, de débattre, de créer, de rire, de sortir, de construire. Il y avait dans cette société une vitalité qui me bouleversait. Je découvrais un peuple profondément attaché à son existence, mais aussi à sa liberté. Et je comprenais peu à peu ce que les propagandistes de mon enfance avaient soigneusement dissimulé. Israël n’était pas seulement une armée, un gouvernement ou un conflit. Israël était une société vivante et humaine. Humaniste même. Une société complexe, contradictoire, traversée de tensions et de divisions. Mais une société libre.
La démocratie au milieu des obscurantismes
Depuis mon enfance syrienne, j’ai vu le Moyen-Orient traversé par les dictatures militaires, les régimes policiers, les ambitions impériales, les fanatismes religieux et les mouvements islamistes. J’ai vu comment des dirigeants prétendant défendre leurs peuples leur confisquaient leurs libertés. Comment des mouvements invoquant Dieu ou la résistance justifiaient la violence, la répression et la soumission. Comment des régimes qui parlaient sans cesse de dignité nationale humiliaient quotidiennement leurs propres citoyens. Dans ma région natale, la démocratie demeure une conquête fragile, parfois une aspiration lointaine. Au Moyen-Orient, les peuples aspirent à la liberté, mais trop souvent, leurs dirigeants la leur refusent. Entre dictatures militaires, monarchies autoritaires et régimes islamistes, Israël demeure une exception : une démocratie parlementaire où les citoyens peuvent librement choisir leurs dirigeants, les contester et les remplacer par les urnes. C’est ce qui rend ce pays si singulier. Une démocratie où des citoyens juifs et arabes votent, où des partis arabes siègent au Parlement, où les appartenances religieuses et les convictions politiques ne se confondent pas nécessairement. Une société où la coexistence est une réalité quotidienne, même si elle demeure parfois douloureusement mise à l’épreuve.
Ce qui me frappe également, c’est que cette démocratie ne se limite pas à une seule communauté, à une seule religion ou à une seule conception de la nation. Juifs, musulmans, chrétiens, Druzes, croyants ou athées, citoyens de sensibilités politiques parfois radicalement opposées : tous participent, avec les mêmes droits électoraux, à la désignation de leurs représentants.
Quelle différence avec la Syrie de mon enfance, où nous étions censés appartenir à un seul peuple, parler d’une seule voix, défendre une seule cause et acclamer un seul dirigeant !
En Israël, la diversité ne fait pas disparaître les désaccords. Elle les rend visibles. Elle les expose au grand jour. Elle les transforme en débats, en affrontements politiques, parfois en crises profondes. Mais elle permet aussi de les trancher par les urnes. Et c’est peut-être ce qui m’a le plus impressionné : découvrir qu’un pays pouvait être profondément divisé sans que cette division signifie nécessairement sa disparition.
Nous avions appris, en Syrie, que les divisions israéliennes annonçaient l’effondrement prochain de « l’entité sioniste ». J’ai découvert l’inverse, qu’elles pouvaient aussi témoigner de sa vitalité démocratique, qu’elles pouvaient être le ciment d’un pays entier.
Les démocraties existent précisément pour permettre à leurs citoyens de les critiquer, de les améliorer et de changer leurs dirigeants. Et c’est peut-être là ce que j’admire le plus. Cette liberté de dire non. Cette liberté de contester. Cette liberté de choisir. Cette liberté que tant de peuples du Moyen-Orient attendent encore.
Aujourd’hui, les Israéliens votent
Ce mardi 27 octobre, les Israéliens sont appelés aux urnes pour élire leur Parlement. Je ne suis pas Israélien. Je n’ai pas à leur dire pour qui voter. Je ne souhaite d’ailleurs pas commenter ici les programmes des candidats, leurs alliances ou leurs chances de victoire. Ce qui m’intéresse aujourd’hui est ailleurs. C’est ce geste ordinaire, presque banal dans une démocratie : un citoyen qui entre dans un bureau de vote et choisit librement ses représentants. Pour quelqu’un qui a grandi dans une dictature, ce geste n’a rien de banal. Il représente une liberté dont on mesure parfois mal la valeur lorsqu’on l’a toujours connue.
Je repense à mes voyages d’adolescent à Beyrouth. Je repense à cette fascination que j’éprouvais devant les journaux libanais, les débats politiques, les élections et la pluralité de cette société. Je repense surtout à l’ironie de mon histoire. Pendant toutes ces années, je cherchais un îlot de liberté au milieu du Moyen-Orient. Et je refusais de voir celui qui existait de l’autre côté de la frontière. Parce qu’on m’avait appris à le haïr. Parce qu’on m’avait convaincu que ses habitants n’étaient pas vraiment chez eux. qu’ils étaient des monstres.
Il m’a fallu traverser les frontières de la haine pour découvrir cette évidence. Aujourd’hui, je ne sais pas quel gouvernement les Israéliens choisiront. Je sais seulement qu’ils pourront choisir. Et cette liberté prend aujourd’hui une signification particulière.
Le 7 octobre 2023, le Hamas a voulu frapper Israël au cœur de son existence. Il a massacré des civils, pris des otages, semé la terreur et plongé tout un pays dans un traumatisme dont les conséquences se font encore sentir. Mais il n’a pas réussi à faire disparaître ce que j’avais découvert quelques mois auparavant : cette société vivante, contradictoire, capable de se disputer sur tout, y compris sur les questions les plus fondamentales.
Aujourd’hui, les Israéliens peuvent continuer de s’opposer, de se critiquer, de se diviser et de choisir leurs dirigeants. Je trouve cela profondément émouvant. Parce que je sais ce que signifie grandir dans un pays où l’on ne vous laisse pas choisir. Et parce que je sais aussi ce que signifie avoir été élevé dans la haine d’un peuple dont on vous a soigneusement caché la liberté.
Quel que soit le résultat de ces élections, c’est cette liberté que je veux saluer. Qu’ils pourront contester les résultats, débattre de leurs conséquences, critiquer leurs dirigeants et, demain, recommencer. Et je pense à tous ceux qui, dans cette région, n’ont jamais eu cette possibilité. Aux Syriens qui ont grandi sous les Assad et qui grandissent aujourd’hui sous Joulani, sans pouvoir voter. Aux Iraniens qui affrontent la répression des mollahs. À tous ces peuples auxquels on promet depuis des décennies la dignité, la souveraineté et la grandeur, mais auxquels on refuse encore trop souvent la liberté.
Alors, en ce jour d’élections israéliennes, je voudrais simplement dire une chose. Que les Israéliens continuent de se disputer. Qu’ils continuent de débattre, de manifester, de contester leurs gouvernements et de choisir leurs dirigeants.
C’est leur liberté. Et c’est leur force. Quant à moi, le Syrien qui, adolescent, rêvait de voir disparaître « l’entité sioniste », je me surprends aujourd’hui à formuler un vœu bien différent.
Que cette liberté, que j’ai découverte chez ceux qu’on m’avait appris à haïr, cesse un jour d’être une exception dans notre Moyen-Orient.
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