Depuis la prise de pouvoir des islamistes en Syrie, les enlèvements et conversions forcées de femmes alaouites et druzes se multiplient. Derrière ces rapts se cache une idéologie djihadiste héritée d’Al-Qaïda et de Daech, fondée sur la haine des minorités religieuses et le rejet de toute modernité. Pendant ce temps, l’Europe continue de financer et légitimer le nouveau pouvoir syrien au nom du « pragmatisme » et de la « stabilité ».
Les rapts de femmes alaouites en Syrie ne sont ni de simples cas individuels commis par quelques islamistes radicaux, ni une simple vengeance politique contre le clan alaouite auquel appartenait l’ancien dictateur Assad. Non. Ce phénomène plonge ses racines dans une vision religieuse et idéologique beaucoup plus profonde, présente dans certains courants djihadistes mais aussi dans une partie de la pensée sunnite rigoriste historiquement ancrée dans la société syrienne, bien avant l’arrivée d’Assad au pouvoir.
Pour comprendre cela, il faut revenir à l’histoire. Les Alaouites sont une minorité issue de l’islam chiite, accordant une place centrale à Ali, cousin et gendre du prophète Mahomet, considéré comme figure fondatrice et spirituelle majeure. Les sunnites reconnaissent également l’importance d’Ali, mais donnent la primauté aux premiers califes qui ont pris le pouvoir après la mort du prophète.
L’histoire est complexe et ne peut être détaillée entièrement ici. Mais une chose est certaine : les Alaouites ont longtemps été méprisés, marginalisés et parfois persécutés par la majorité sunnite. L’époque ottomane n’a fait qu’aggraver cette situation.
Dans la pensée sunnite rigoriste, les Alaouites sont souvent considérés comme des hérétiques, voire des « kuffars » — des mécréants — au même titre que les Druzes ou les Yézidis. Les Juifs et les Chrétiens, bien que souvent discriminés ou maltraités, bénéficient au moins du statut de « gens du Livre » reconnu par le Coran. Les Alaouites, eux, n’ont pas cette reconnaissance théologique dans la vision islamiste radicale.
Dans cette logique obscurantiste, ils deviennent donc des ennemis religieux à combattre, soumettre ou convertir, y compris par la force. Leur existence même est perçue comme une offense à la vision rigoriste de l’islam portée par les djihadistes. Leur sang peut être considéré comme licite. Leurs femmes peuvent être capturées, mariées de force, réduites à l’état d’esclaves sexuelles ou converties sous contrainte.
Cette vision extrémiste avait reculé dans la société syrienne après l’indépendance et sous l’effet de la modernisation. Mais elle n’a jamais totalement disparu. Elle restait présente dans certains milieux religieux ou dans les conversations sociales les plus radicales.
Je suis bien placé pour l’avoir vécu. Ma mère est alaouite et mon père sunnite. J’ai vu cette haine viscérale contre les Alaouites, comme si une partie de la société sunnite n’avait jamais accepté ce qu’elle considérait comme une hérésie.
Et lorsque Assad, un Alaouite, s’est emparé du pouvoir par un coup d’État militaire, une partie des sunnites n’a jamais accepté qu’un Alaouite gouverne la Syrie. Derrière l’opposition politique à la dictature, il y avait aussi parfois un profond rejet confessionnel.
Sous Assad, cette haine restait contenue par la répression du régime. Mais elle n’a jamais disparu. Elle a explosé pendant la révolution syrienne, qui s’est progressivement transformée, pour les islamistes, en guerre confessionnelle contre les Alaouites.
Daech et Al-Qaïda ont exploité cette haine populaire pour asseoir leur influence et finalement accéder au pouvoir à travers HTS et les milices djihadistes aujourd’hui dominantes.
Il faut comprendre que les groupes qui composent aujourd’hui les structures sécuritaires syriennes proviennent directement ou indirectement de milices issues d’Al-Qaïda ou de Daech, même si ces organisations se sont combattues à certaines périodes. Les combattants circulaient souvent entre ces groupes selon les rapports de force.
Durant les années de l’État islamique, ces djihadistes syriens ou étrangers se sont d’abord attaqués aux Alaouites, aux Druzes et aux Yézidis, considérés comme les pires « kuffars ». Décapitations, viols, enlèvements de femmes, ventes comme esclaves sexuelles, conversions forcées : tout cela faisait partie de leur idéologie.
Le voile noir intégral imposé aujourd’hui à certaines femmes alaouites converties de force n’est pas simplement un voile traditionnel syrien. C’est le voile des milieux djihadistes rigoristes, celui qu’on retrouvait chez Daech ou Al-Qaïda.
Pourquoi les femmes alaouites sont-elles particulièrement visées ?
Parce qu’elles représentent tout ce que ces islamistes détestent : une minorité religieuse jugée hérétique, mais aussi une forme de modernité féminine.
Depuis l’époque du mandat français, les femmes alaouites ont souvent été parmi les premières à accéder à l’université et à l’éducation supérieure, bien avant une partie des milieux sunnites conservateurs. Elles étaient non voilées, plus libres socialement et plus intégrées dans la modernité.
Cette liberté féminine est insupportable pour les djihadistes.
Les milices qui composent aujourd’hui une partie de l’armée et des forces de sécurité syriennes n’ont jamais accepté les Alaouites et nourrissent contre eux une haine féroce.
Nous avons vu les massacres d’Alaouites en mars 2025, quelques mois seulement après leur arrivée au pouvoir. Ces massacres n’ont jamais été suivis de véritables poursuites judiciaires. Pire encore : quelques semaines plus tard, des dirigeants européens recevaient Ahmed al-Charaa/Joulani comme un interlocuteur fréquentable, sans même évoquer sérieusement le sort des Alaouites.
Puis sont venus les massacres contre les Druzes et d’autres minorités.
Et depuis, les rapts de femmes alaouites ou druzes se multiplient chaque mois.
Ces enlèvements sont commis au nom de la même idéologie djihadiste : considérer les femmes des « kuffars » comme des « sabaya » — captives ou esclaves légitimes selon leur vision obscurantiste.
Le régime syrien laisse faire, au minimum. Les fameuses « maisons de conversion » sont connues publiquement. Des femmes y sont maintenues sous pression religieuse et psychologique afin de légitimer ensuite leur prétendue « conversion volontaire ».
Pendant ce temps, le régime continue de parler de liberté religieuse et de Syrie inclusive devant les diplomates occidentaux.
Mais sur le terrain, beaucoup de ces femmes vivent dans la peur, sous la menace et parfois avec la complicité directe ou indirecte de structures sécuritaires encore infiltrées d’anciens djihadistes issus de Daech ou d’Al-Qaïda.
Et quand l’Europe finance un système djihadiste contre les minorités
Et pendant ce temps, l’Europe continue de financer ce régime syrien presque sans conditions réelles, comme si quelques discours en anglais sur « l’inclusion » et la « stabilité » suffisaient à effacer des décennies de djihadisme, de massacres et d’idéologie islamiste.
Des milliards sont promis, des sanctions sont allégées, des délégations européennes défilent à Damas, pendant que sur le terrain les minorités vivent dans la peur, les enlèvements se multiplient et les anciens réseaux djihadistes restent profondément implantés dans les structures sécuritaires et militaires.
L’Europe semble croire qu’en rebaptisant des islamistes en « pragmatiques » ou en « modérés », la réalité finira par changer. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne l’idéologie djihadiste. Elle sait parfaitement adapter son langage à l’Occident pour obtenir argent, reconnaissance et légitimité, tout en poursuivant progressivement le même projet de domination religieuse.
Le plus tragique est que cette naïveté européenne ne menace pas seulement les Syriens. Elle prépare aussi les futures crises en Europe elle-même. Car les mêmes idéologies que l’on finance ou légitime aujourd’hui à Damas nourrissent déjà depuis des années les réseaux islamistes, communautaristes et fréristes présents sur le continent européen.
À force de vouloir absolument croire au « djihadiste reconditionné », l’Europe risque surtout de financer ceux qui la méprisent profondément et qui considèrent ses libertés, sa culture et sa civilisation comme des ennemis à affaiblir.
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