Diplomatie française au Liban, rôle du Hezbollah, position d’Emmanuel Macron face à Israël : pourquoi la stratégie de la France au Moyen-Orient est aujourd’hui critiquée, y compris par des voix libanaises, et en quoi elle contribue à entretenir les blocages plutôt qu’à construire une dynamique de paix.
« Il doit rester à l’écart du Liban. La France a eu de nombreuses occasions d’aider, mais tout ce qu’elle a fait au cours des 25 dernières années, c’est se plier aux volontés du Hezbollah. »

Ce constat, formulé par Tom Harb en réaction à une déclaration relayée par France 24 sur les initiatives d’Emmanuel Macron concernant le Liban, peut sembler excessif.
Il ne l’est pas totalement.
Car si tout ne peut être imputé au seul président français, cette critique met en lumière une réalité plus profonde : une diplomatie française qui, depuis des années, peine à comprendre les dynamiques libanaises, et plus globalement du Moyen-Orient, et à faire face au rôle négatif du Hezbollah au Liban et des Islamistes au Moyen-Orient.
Et Emmanuel Macron n’a pas corrigé cette trajectoire. Il l’a, à bien des égards, aggravée.
Depuis son arrivée, la France s’est inscrite dans une logique dangereuse : intégrer coûte que coûte le Hezbollah dans le jeu politique libanais, contre l’avis de nombreux Libanais, comme si ce mouvement armé et terroriste pouvait être un acteur comme un autre. Comme si une milice soutenue par l’Iran, qui a plongé le Liban dans des crises à répétition, pouvait être un partenaire de stabilisation.
Combien de fois son envoyé spécial au Liban a-t-il tenté d’impliquer le Hezbollah dans le jeu politique libanais ? Et pour quel résultat ? On dirait que cet envoyé était auprès du Hezbollah, et non pas pour résoudre le problème des Libanais, qui était précisément le Hezbollah. C’est là une faute majeure.

Le deuxième problème, plus grave encore, est d’ordre idéologique. La posture d’Emmanuel Macron vis-à-vis d’Israël oscille trop souvent entre ambiguïté et complaisance envers les narratifs dominants de la rue arabe. Non pas par stratégie maîtrisée, mais par réflexe politique. Résultat : la France ne joue plus son rôle.
Car la France aurait dû être un pont. Elle a choisi un camp, celui de certains pays arabes et d’une partie de la rue arabe, contre la paix, et qui nourrissent un rejet d’Israël depuis des décennies. La France a fait le choix de se faire applaudir par cette rue arabe plutôt que celui du pragmatisme et du partenariat de paix entre deux belligérants.
Elle n’a jamais réellement œuvré pour deux leviers essentiels :
– le désarmement du Hezbollah
– l’encouragement à un dialogue direct entre le Liban et Israël
Pire : elle a parfois semblé freiner ces dynamiques, comme elle l’a montré récemment, très tiède voire réticente au dialogue direct entre Israël et le Liban, sous prétexte que les Libanais allaient se faire dominer par les Israéliens. Lorsque des ouvertures apparaissent, notamment vers un dialogue direct entre États souverains, Paris a montré qu’elle cherchait plutôt à les diluer dans des cadres multilatéraux, en incluant d’autres pays comme la Syrie, l’Égypte ou l’Arabie saoudite, tous très réticents à un dialogue direct Liban-Israël, comme si la souveraineté libanaise devait toujours être encadrée, filtrée, médiatisée.
Contradiction flagrante : on invoque la souveraineté du Liban dans les discours… tout en refusant qu’elle s’exprime pleinement dans les faits.
Cette logique n’est pas nouvelle. Elle est structurelle. La diplomatie française fonctionne encore avec un logiciel ancien : celui du “monde arabe” fantasmé, homogène, figé dans des réflexes politiques d’un autre temps. Un logiciel devenu inopérant — pire, contre-productif. Mais ce logiciel est aujourd’hui altéré. Il cause beaucoup de problèmes à la région, et surtout à l’image de la France, devenue floue et sans fermeté. Devenue conciliante avec les adversaires de la paix et avec la partie la plus radicale et parfois antisémite de la rue arabe.
Il est influencé par une vision biaisée de la région, qui tend à flatter les imaginaires dominants plutôt qu’à les confronter. Une vision qui, au lieu d’encourager la lucidité, entretient les récits les plus toxiques — notamment ceux qui nourrissent la haine d’Israël et, au-delà, une forme d’antisémitisme banalisé.
Autrement dit : au lieu d’aider à dépasser ces impasses, la diplomatie française les reconduit.
Pourquoi ?
Parce que ceux qui la nourrissent intellectuellement en portent une part de responsabilité.
J’ai toujours parlé de ces “arabisants de salon”, que j’ai moi-même côtoyés lors de mes voyages dans mon pays natal, la Syrie et au Liban dans les années 1990-2000. Des profils souvent fascinés par un Orient qu’ils connaissent mal, qu’ils idéalisent ou qu’ils interprètent à travers des prismes idéologiques. Leur expérience du terrain est limitée, leur compréhension des sociétés arabes souvent très superficielle, mais leur influence est hélas réelle auprès des chancelleries. Ce sont eux qui rédigent des notes, orientent des analyses, influencent les décisions.
Et parfois, cette déconnexion devient troublante.
Je me souviens de longues discussions avec certains d’entre eux dans les cafés damascènes ou plus tard dans les cafés de Saint-Germain à Paris. À l’époque, je n’étais pas encore devenu celui que je suis aujourd’hui, celui qui est allé dans le pays de ses pires ennemis, Israël. Non, j’étais en plein cheminement, avec des interrogations profondes sur cette haine et ce rejet d’Israël dans lesquels j’avais grandi.
Face à moi, ces Français travaillant dans le conseil auprès des ministères français étaient des anti-israéliens farouches, parfois plus que les Syriens et les Libanais eux-mêmes. Ils affichaient presque une haine viscérale d’Israël, une haine que je ne peux aujourd’hui qualifier autrement que d’antisémitisme primaire.
Face à mes questionnements et mes doutes, mes tentatives de comprendre le conflit israélo-arabe, ils me disaient que je n’étais plus syrien, que j’étais devenu un Français pro-israélien, pro-sioniste. Dans leur bouche, c’était une insulte, un mépris même pour les Français qui penseraient autrement d’Israël.
Je me disais alors qu’ils étaient plus pro-palestiniens que les Palestiniens eux-mêmes. En réalité, ils étaient pro-palestiniens de salon. En réalité, ils étaient les ennemis des Palestiniens eux-mêmes. Car même à l’époque d’Oslo, certains d’entre eux étaient contre Oslo, contre la paix, contre la coexistence. Ils voulaient une Palestine du Jourdain à la mer. Autrement dit, des Rima Hassan avant Rima Hassan.
Des années plus tard, je me souviens d’une conversation avec l’un de ces conseillers officieux, présent au Liban lors d’un conflit entre Israël et le Hezbollah. Je lui avais demandé, simplement, pourquoi il ne rentrait pas en France pendant les bombardements.
Sa réponse fut sans ambiguïté :
« Tu plaisantes, tu veux que je laisse le Liban aux sales sionistes ? »
Cette phrase aurait pu être prononcée par un militant du Hezbollah. Elle aurait pu faire plaisir à un Syrien élevé dans la haine d’Israël. Elle réconforte des milliers d’autres dans leur rejet d’Israël et dans leurs clichés antisémites. Elle a été prononcée par un conseiller français qui envoyait des rapports et des notes sur le Liban à différents ministères français.
C’est cela, l’origine du mal français au Moyen-Orient : pas uniquement Macron, mais ce logiciel infecté par une haine démesurée d’Israël, imbibé d’un palestinisme contre-productif bâti sur beaucoup de mensonges, et nourri des mêmes récits qui ont pollué la rue arabe depuis des décennies.
Ces gens-là ne font que perpétuer la haine. Ils n’aident ni les Libanais ni les Syriens. Les mêmes se sont enthousiasmés de l’arrivée du djihadiste de Damas qu’ils qualifient de “modéré”, comme je le décris dans mon livre L’islamisme reconditionné. Ce sont sans doute les mêmes qui ont conseillé le président Emmanuel Macron à recevoir le djihadiste de Damas à l’Élysée.
Et tout est là.
Cette réalité française ne m’enchante pas. Moi, personnellement, c’est la France qui m’a en partie sauvé, et je suis profondément perturbé de voir cette même France s’enfoncer dans ce qui a abîmé mon enfance et celle de millions d’Arabes. Si aujourd’hui un autre Syrien arrive en France, cette vision comme cette gauche occidentale ne feront que le renforcer dans sa haine et dans ses préjugés, dans ses conviction que tout est la faute d’Israël, sans la moindre nuance.
Si la France veut redevenir une puissance d’influence positive au Moyen-Orient, elle doit d’abord rompre avec ce logiciel. Elle doit retrouver une ligne claire et cohérente.
D’abord, en assumant une position ferme sur le Hezbollah pour le Liban et, plus globalement, sur l’islamisme qui pourrit le Moyen-Orient : aucune stabilité durable n’est possible tant qu’une milice armée, inféodée à une puissance étrangère, dicte sa loi à un État souverain, c’est pourtant une évidence.
Aucun soutien ne doit être donné à un gouvernement qui comprend une milice qui massacre des minorités en Syrie, même au prix de la realpolitik et des intérêts. Aucun soutien ne doit être donné sans condition à un gouvernement islamiste qui, à peine arrivé en Syrie, a changé la Constitution pour inclure la charia contre les minorités. Où sont les normes que la France et l’Europe doivent insuffler et imposer avant d’aider quiconque ? On ne peut certes pas imposer, mais on peut conditionner. Depuis le départ, la France comme l’Europe, suivies par Trump, ont promis des milliards sans la moindre condition. Le président Macron a tenu à être le premier à recevoir cet ex-Al-Qaïda juste après le massacre des Alaouites. Il n’en a même pas parlé avec le dirigeant syrien autoproclamé, sans la moindre légitimité démocratique.
Ensuite, en soutenant sans ambiguïté les dynamiques de dialogue direct entre États, y compris entre le Liban et Israël. La paix ne se construit pas dans des formats dilués ou imposés, mais dans des décisions souveraines.
La France a toujours méprisé, ignoré et rejeté même les Accords d’Abraham, sans doute parce que c’est Trump, en 2020, qui les a mis en pratique et non la France. Comptez les fois où le président Macron les a salués, vous n’en trouverez aucune. La France aurait pu les soutenir pour les amplifier ; elle se comporte comme une sœur jalouse, elle essaye même de semer le doute quant à leur efficacité. Or, dans la paix, il faut encourager la moindre initiative, même si l’on n’en est pas à l’origine.
La France doit aussi cesser de flatter les récits de la rue arabe pour des raisons d’image et, au contraire, encourager une transformation profonde des mentalités, fondée sur la lucidité, la responsabilité et le rejet clair de la haine. Elle doit demander et exiger le changement des programmes scolaires.
À l’occasion de la reconnaissance de l’État palestinien par le président Macron, ce dernier a voulu accompagner l’Autorité palestinienne dans la rédaction de la nouvelle Constitution. Cette nouvelle Constitution, validée en quelque sorte par le président Macron, contient toujours la récompense à la culture du martyre, en légitimant le paiement de salaires aux familles de terroristes ayant commis des attentats contre des Israéliens. Cette Constitution ne combat en rien la haine des Juifs, elle la fait perdurer. L’honneur de la France aurait été de mettre les Palestiniens face à leurs responsabilités, d’exiger le changement, l’évolution des mentalités, de poser des lignes rouges à ne pas franchir. La France et l’Europe peuvent le faire puisqu’elles sont les principaux contributeurs financiers de cette Autorité palestinienne. Elles ne le font pas. Elles font comme l’extrême gauche. Ce n’est pas la place que la France devrait avoir.
Enfin, la France doit revoir en profondeur les profils et les visions qui alimentent sa diplomatie. Elle a besoin de regards ancrés dans le réel, capables de comprendre les sociétés de la région telles qu’elles sont, et non telles qu’on voudrait les imaginer. Des profils qui sont capables d’aider les sociétés et intellectuels arabes à évoluer et non pas s’ancrer dans la haine et le rejet systématiques.
C’est à ce prix seulement que la France pourra redevenir un acteur crédible, utile et respecté au Moyen-Orient.
