La plainte contre Hassen Chalghoumi et le poison de la trahison
La plainte déposée en Tunisie contre l’imam Hassen Chalghoumi pour « haute trahison » après sa visite en Israël n’a rien d’anecdotique si elle n’était pas révélatrice d’un mal profond : dans une partie du monde arabe, la paix reste perçue comme une trahison. Et ceux qui osent aller à la rencontre de l’autre sont encore traités comme des criminels.
Rien de nouveau, en réalité. Dans Un Syrien en Israël, je raconte ce matin de 1977, à Damas, où toute une ville fut plongée dans une atmosphère de deuil national après la visite historique d’Anouar el-Sadate à Jérusalem. J’avais treize ans. Ce jour-là, la radio ne diffusait ni bulletins d’information ni chansons de Fayrouz, mais des versets coraniques. L’école avait été suspendue. Les cours annulés. La Syrie entière avait décrété une journée de deuil. Pourquoi ? Parce qu’un chef d’État arabe avait osé dire « Shalom ».
La manifestation était obligatoire, mais cette fois, la colère semblait sincère. On criait « mort aux Juifs » comme un psaume, on brûlait les drapeaux israéliens, et Sadate devenait l’homme à abattre. Il n’était plus qu’un traître vendu à l’ennemi, l’incarnation de la honte arabe. Ce jour-là, j’ai vu des femmes pleurer comme si elles avaient perdu un fils, des hommes en armes promettre le djihad, et ma propre mère — pourtant communiste et anti-régime — défendre Assad parce qu’il refusait la paix. La haine était si bien ancrée qu’elle unissait tous les camps : islamistes, baassistes, communistes. La paix, pour eux, c’était la soumission. Et serrer la main d’un Israélien, c’était insulter le Prophète.
Quarante-sept ans plus tard, rien n’a changé. Visiter Israël est encore un crime aux yeux de certains. Cette plainte tunisienne contre Chalghoumi en est une preuve accablante. Ce n’est pas sa personne qui dérange, c’est le simple fait qu’il ait franchi le seuil du supposé « ennemi sioniste », qu’il ait parlé de coexistence, qu’il ait reconnu l’humanité de l’autre.
Or, dans le monde arabe, la paix n’a jamais été pensée comme un objectif politique ; elle est vécue comme une humiliation. Ceux qui y aspirent sont immédiatement qualifiés de corrompus ou d’espions. Ce n’est pas un crime qu’on reproche à Chalghoumi, mais une audace : celle de croire que la paix est possible. Comme Sadate hier, il est puni pour avoir brisé le tabou du contact avec Israël.
Ce rejet de la paix repose sur une hypocrisie profonde. On prétend défendre la cause palestinienne, mais on traite les réfugiés palestiniens dans le monde arabe comme des citoyens de seconde zone, sans droits ni avenir. On hurle contre Israël au nom de la dignité, tout en reléguant des générations de Palestiniens à la misère dans des camps fermés. On brandit le drapeau palestinien comme étendard sacré, mais on laisse les intégristes manipuler la jeunesse et nourrir un cycle de vengeance sans fin.
C’est cette contradiction que je décris dans mon livre :
« Refuser la paix sous prétexte de défendre les Palestiniens n’est rien d’autre qu’une hypocrisie. […] C’est aussi une faute tragique, car la haine ne fait que prospérer. […] Et c’est d’autant plus criminel que les mêmes personnes considèrent la paix avec Israël non comme un compromis, mais comme une trahison. Pour eux, la paix est une défaite, alors qu’elle pourrait au contraire marquer une victoire sur des décennies de conflits. », dans Un Syrien en Israël.
Il est temps de dire les choses clairement : l’antisionisme devenu religion d’État dans certains pays arabes est un poison politique. Il empêche tout progrès, tout dialogue, toute vérité. Il a tué Sadate. Il veut aujourd’hui tuer symboliquement Chalghoumi. Et demain, il visera quiconque tentera d’ouvrir une porte.
Je suis Syrien. Et je peux le dire sans détour : tant que la paix sera perçue comme un acte de trahison, c’est la guerre qui triomphera. Et avec elle, la haine, le mensonge et l’échec.
